vendredi 14 mars 2008

Alger, un soir de novembre 1950



Vie et survie d'Aline Molla-Aracil

Mon père jouait comme à son habitude à la belote entouré de ses plus proches amis chez Palomares, le cafetier du quartier, boulevard Thiers. Mais alerté par sa sœur il fut contraint ce soir là d’abandonner une partie des plus haletantes pour s’empresser de regagner le domicile familial. Ma mère venait en effet de vomir tout un sandwich à la soubressade qu’elle avait tellement apprécié quelques heures plus tôt. J’ai ainsi poussé mes premiers cris et aie respiré l’air d’Alger le dimanche 19 novembre à vingt heures, au 7 rue de l’Orangerie, dans le quartier du Hamma, des mains de madame Sébaoun, une sage femme, amie de mes parents.

Je suis née française, en Algérie, terre où quelques décennies plus tôt mes arrière-grands-parents originaires d’Olivia en Espagne, et d’Alsace s’étaient échoués, recherchant en cette nouvelle contrée un Eldorado qui allait être le lieu où leur vie aurait pu renaître. Mon arrière-grand-père Domigo Molla Mas a ainsi été embauché en qualité de tailleur de vigne dès l’année 1896. Il a reçu de la France un petit lopin de terre dans ce pays où il retrouva le même soleil, le même sable et la même mer qu’en Espagne. Cette arrivée en Algérie n’avait nullement pour but de coloniser les Arabes, ni de leur apprendre les us et coutumes de notre société occidentale. Il a tout simplement émigré pour trouver un emploi puisque son pays d’origine ne lui en donnait pas. C’était en quelques sorte une émigration économique très lointaine des préoccupations coloniales de la France et de l’exploitation des richesses du pays.

J’ai vécu une enfance très heureuse, et bien que les situations professionnelles de mes parents étaient assez modestes nous ne manquions de rien mon frère Guy et moi. Scolarisée à l’âge de cinq ans à l’école Caussemille, école où toutes les communautés étaient représentées, j’ai passé la première année à pleurer et à appeler désespérément mon frère lors des récréations afin que celui-ci vienne me chercher de l’autre côté du grillage. Les jours où nous n’avions pas d’école, ou bien après celle-ci mon père m’emmenait au Jardin d’Essais tout proche de notre maison. Là, je fis la découverte de plantes et d’arbres les plus extraordinaires les uns que les autres. Mes yeux de fillette s’émerveillaient devant cette végétation luxuriante. Nos promenades étaient interminables et sans l’instance de mon père pour rentrer à la maison j’aurai certainement passé des journées entières à sillonner les allées, à contempler les dattiers, bananiers, et autres palmiers, ou donner à manger aux poissons rouges qui nageaient paisiblement dans les bassins. C’était un jardin extraordinaire !

Tous les samedis après midi, ma mère invitait nos voisines (Madame Boualam et sa belle fille Louisa) à venir déguster une tasse de café et regarder la télévision qu’elles n’avaient pas chez elles. Moi, je rentrai de l’école avec les filles de Louisa, Zoubida et Nacéra, et nous goûtions un succulent chocolat au lait chaud devant la fin du film égyptien de l’après midi. Nous étions très proches de la famille Boualem. Ma mère donnait souvent du linge ou des vêtements pour les petites filles, et madame Boualem, lors du Ramadan remplissait notre maison de pâtisseries orientales, de chorba, ou encore de loubia. Nos parents s’échangeaient leur savoir-faire et leurs spécialités culinaires. Une fois par semaine nous allions aussi aux Bains maures toutes ensembles, et quelles parties de rire !

Le dimanche était le jour consacré à la famille. Nous invitions souvent mes oncles et tantes qui ne se faisaient nullement prier pour venir déguster rue de l’Orangerie les délicieux mets concoctés par mes parents. Couscous, paëlla, macaronade ou encore l’incontournable poulet-pommes de terre au four embaumaient notre habitation et ravissaient les appétits de nos convives.

Vincent Bouba, 14 mars 2008

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