jeudi 21 février 2008

Rémy Madoui : du FLN à l'OAS



Le 1er novembre 1954 marqua le début de l’insurrection algérienne envers la présence française. Ce fut alors le début terribles années pour les peuples présents dans cette colonie française. Dès l’âge de 16 ans, convaincu par les idéaux du Front de Libération Nationale, Rémi Madoui s’engage dans la lutte armée pendant cinq ans. Arrêté, torturé par les siens, il s’évade des camps de torture FLN et rejoint l’armée française. Puis, par refus de l’abandon de l’Algérie aux extrémistes du FLN, il combat aux côtés de l’Organisation de l’Armée Secrète, et est emprisonné à la Santé. Un livre passionnant, une plongée à l’intérieur du FLN, complots, purges, tortures, assassinats, massacres, tractations élyséennes, terrorisme, violences extrêmes qui avaient contaminé le FLN et l’armée française. Rémy Madoui avec "J’ai été fellagha, officier et déserteur : Biographie du FLN à l’OAS" fait oeuvre de mémoire, et nous gratifie d’un récit inédit à mettre entre toutes les mains

1- Cinq mots commençant par M vous définissant bien ?

Multinational, militant, mutin et par ma profession de conseiller de direction d’entreprise : mediateur et minutieux.

2- Pourquoi avoir choisi de raconter une période si dure de votre existence ?

Cela avait commencé comme un mémoire pour ma famille qui connaissait très peu de choses sur ce passé. J’avais réussi à occulter cette période de ma vie. A la suite d’encouragements de quelques amis et de ma famille, j’ai soumis le manuscrit à des éditeurs français. Le Seuil avait trouvé mon récit intéressant quant à la vie des maquisards, l’affaire Si Salah et la lutte interne au FLN. D’un mémoire pour mes proches, il est devenu une contribution à l’édifice historique que Français et Algériens essaient de construire aujourd’hui.

3- L’écriture peut-elle être une thérapie ?

Je pense que l’écriture peut-être une thérapie. Dans mon cas, elle fut aussi une quête de la verité. A la fin de mon récit, j’ai soulevé beaucoup plus de questions que je n’aie trouvé de réponses sur la folie meurtrière qu’était la guerre d’Algérie.

4- Rémy Madoui en 5 dates.

Septembre 1955 : Le maquis FLN et la lutte révolutionnaire 10 Juin 1956 : L’assassinat barbare et sadique de mon père Avril 1960 : La torture et l’évasion des camps de torture FLN Mars 1962 : Le maquis OAS de l’Ouarsenis et les geôles gaulliennes. Juin 1965 : L’exil aux Etats-Unis

5- Quel est le mot ou la citation qui vous hante constamment ?

“ Une révolution est toujours inaugurée par des naïfs, poursuivie par des intrigants, consommée par des scélérats ” de Paul Bourget.

6- L’indépendance de l’Algérie était-elle inévitable ?

La mort d’un système administratif et juridique des plus pervers qu’était le système colonial était inévitable. Le refus de faire accéder la majorité du peuple algérien aux droits et aux devoirs de la démocratie française faisait de l’indépendence la seule alternative.

7- Quelles auraient été selon vous les conditions pour qu’Algériens et Français nagent dans le bonheur en Algérie ?

Tout le long de l’histoire de l’Algérie française, il y eut d’innombrables occasions qui auraient permis à toutes les communautés algériennes de bâtir, ensemble, un nouveau pays et de vivre en harmonie. Ces occasions furent ratées les unes après les autres, Français et Algériens ont tout simplement manqué leur rendez-vous historique à maintes reprises. L’ignorance et la peur y étaient pour beaucoup. Ignorance et peur qui étaient fomentées, alimentées et perpétuées par les lobbies du système colonial d’abord, par les factieux d’un côté et les extrémistes de l’autre ensuite, pour sauvegarder les intérêts de quelques uns. Une situation qui avait corrodé un pont déjà très fragile entre les deux communautés et qui a jeté Français et Algériens, les uns contre les autres, dans la haine et une vengeance terrifiante. Les communautés algériennes se sont côtoyés pendant plus d’un siècle sans vouloir se connaitre. Quand l’heure de vérité est arrivé, Français et Algériens ont suivi des apprenti sorciers plus ignorants qu’eux et dont les idéologies étaient des négation de tout concept démocratique au lieu d’écouter les voix de la raison, qui ne manquaient pas à l’époque, ou tout simplement d’écouter leur coeur.

8- Que pensez-vous de De Gaulle ?

En tant qu’enfant, il était pour moi l’homme qui a sauvé la France ou tout au moins le symbole de la France combattante et libre. En tant que maquisard, il était pour moi l’homme du 16 septembre 1959, de l’autodétermination, qui donnait le droit à tous les Algériens de choisir par la voix des urnes, et selon l’équité “un homme un vote”, la société qu’ils voulaient bâtir. En tant qu’opposant à l’abandon de l’Algérie aux extrémistes, il était pour moi l’homme qui avait abjuré le processus de l’autodétermination.

Vincent Bouba, 5 novembre 2004

Entretien virtuel avec Isabelle Sanchis



1- Cinq mots commençant par S vous définissant bien ?


Solitaire mais Solidaire, Secrète, Scorpion, Sang-mêlé

2- De quand date l’installation de votre famille en Algérie ?

L’installation de ma famille en Algérie date approximativement des années 1860 du côté de ma grand-mère paternelle et des années 1910, côté grand-père paternel. Ces derniers étaient commerçants à Alger.

3- Comment vivez-vous à notre époque vos origines pied-noires ? Les revendiquez-vous ? En parlez-vous avec vos enfants ?

Depuis mon enfance, je n’ai que rarement parlé de mes origines Pieds-Noires en dehors bien sûr du cercle familial. Ceci est certainement dû au fait que j’ai grandi en Pays de Loire et que la présence des Pieds-Noirs dans cette région est minime par rapport au sud de la France. Je me suis rapidement rendue compte que les enfants "Pur Français" de mon âge étaient mal informés sur cette page d’histoire. Peut-être parce que leur parents n’étaient pas concernés et que l’on ne passait pas de longues heures à étudier la colonisation de l’Algérie en classe. Ca, c’était au début des années 80. Aujourd’hui, ces mêmes enfants ont grandi mais en savent-ils plus ? Le mystère demeure car je ne leur pose pas la question. Pour autant, j’ai toujours affiché et expliqué mes origines quand le moment se présentait. Il m’arrive d’en parler avec mes enfants, mais c’est surtout au travers de mon père qu’ils découvrent cette partie de leur généalogie. Ca leur paraît loin, ce qui est logique puisqu’ils sont la deuxième génération à être née en métropole. Il me semble important de poursuivre cet enseignement familial car d’ici quelques décennies, c’est tout une période qui partira avec ses derniers représentants. Ainsi, disparaîtront avec eux, la "tchatche avec les mains", le pataouète et l’accent Pied-Noir.

4- Cinq mots pour définir selon vous l’Algérie ?

Colonisation, Déchirure, Racines, Guerre, Fraternité

5- C’est quoi selon vous "une personne déracinée" ?

Pour moi, une personne déracinée est née en Algérie. Elle vivait bien durant son enfance et, le cas échéant durant sa vie d’adulte, en cette terre si douce, entourée d’Aglériens et de Français. Le verdict est tombé en 1962 et c’est alors qu’elle a dû quitter ce pays qu’elle s’était approprié pour y être née. Elle a tout laissé derrière elle pour le grand nord froid de la métropole. Partie sans se retourner avec ses 20 kg de bagages autorisés par personne avec pour seul projet de reconstruire une vie dans un pays inconnu, avec parfois une population hostile au Pieds-Noirs. Etre déraciné, c’est se sentir étranger dans son pays, perdre ses repères mais heureusement, garder la cellule familiale.

6- Quelle est la question que vous n’auriez surtout pas aimé que je vous pose ?

A priori aucune. Rien n’est tabou. Au pire, si une question me gêne, je choisis de ne pas y répondre.

7- L’indépendance était-elle inévitable ?

Oui et même souhaitable pour qu’enfin l’Algérien retrouve sa place dans le pays qu’on lui a volé. Si un Pied-Noir est déraciné parce qu’il a quitté l’Algérie, l’Algérien l’a été tout autant depuis 1830 en voyant son pays envahir par cette vague occidentale qui soi-disant apporterait richesses et égalité pour tous. A force de vouloir coloniser toujours plus, la montée du nationalisme était inévitable.

8- Quel est votre sentiment à propos de De Gaulle ?

Depuis toujours, j’ai entendu parlé de l’attitude de De Gaulle comme d’une trahison envers la communauté Pied-Noire. Je le comprend très bien. Dans un premier temps, nous assistons au discours "Je vous ai compris" du 4 juin 1958 promettant une Algérie française. Puis, le 18 mars 1962, les accords d’Evian favorisent l’indépendance algérienne. Il y a de quoi s’y perdre pour le Pied-Noir.

9- Auriez-vous un message à faire passer aux Algériens ?

Je souhaite de tout coeur aux Algériens que la paix s’installe enfin, en regard des douloureuses expériences passées pendant et après la colonisation. Le référendum du 29 septembre dernier portant sur la "Charte pour la paix et la réconciliation nationale" s’est caractérisé par une forte mobilisation des élécteurs qui s’en est suivie par une victoire massive du "oui". Peut-être peut-on alors laisser entrevoir un début d’apaisement, mais il reste encore beaucoup de chemin à parcourir.

10- Par quoi souhaiteriez-vous terminer cet E-terview ?

Je terminerai par la loi du 23 février 2005 visant à glorifier la colonisation française en Algérie (entre autres). Le texte insiste sur les souffrances endurées par nos compatriotes durant la guerre. J’ai plusieurs fois lu ce document, je n’y trouvé aucune compassion à l’égard des Algériens, comme si finalement, ceux-ci n’avaient subi aucune souffrance morale ou physique. Il va de soi que les manuels scolaires enseigneront à nos enfants le bien-fondé des colonisations et fera tomber dans l’oubli le douloureux accouchement d’un nouveau pays pour ses indigènes.Enfin, ceci n’est que mon interprétation personnelle.

Vincent Bouba, 21 octobre 2005

Le soleil se voile pour Katia



Originaire de la Grande Kabylie, Katia Hacène fut journaliste et enseignante dans la capitale algérienne. Membre fondateur du quotidien francophone "Le Soir d’Algérie", elle réside actuellement dans la ville rose, où de Toulouse elle nous fait part de ses mots et du recueil de poésie "Soleil voilé" qui vient d’être publié aux Editions Le Manuscrit.

1- Cinq mots commençant par H vous définissant bien.

Disons que les mots qui me définiraient le mieux ne commencent pas forcément par H, mais enfin, je vais essayer de répondre du mieux que je le peux : mis à part mon patronyme (rires !) on peut dire aussi : Honnêteté, Humanité, Humour, Honneur, Harmonie, ... attendez, je compte ... oui, ça fait bien cinq mots.

2- A quoi ça sert d’écrire des poèmes ? L’écriture peut-elle sauver de quelque chose ?

Je ne vous apprendrai rien en vous disant que pour un auteur, l’écriture sous quelque forme qu’elle soit est un moyen d’expression et de communication. Pour le lecteur, c’est un moyen de recevoir un message, d’apprendre, de se nourrir des autres, etc. cela dépend du genre de lecture. Écrire des poèmes est à mes yeux une manière de s’exprimer d’une manière plus plus "artistique" et par conséquent plus belle. Certains messages exprimés sous une forme poétique peuvent parfois mieux passer, mais à condition de pouvoir rentrer dans la poésie. C’est pour cela que j’écris simplement. Je tiens absolument à ce que mes textes soient accessibles à tout public. En fait je dirais que j’écris des textes en rimes plutôt que de la poésie. Pour répondre à la seconde partie de votre question, je dirais que l’écriture peut apporter quelque chose ou aider à quelque chose plutôt que sauver de quelque chose. C’est du moins mon point de vue.

3- Vous avez été journaliste en Algérie. Pouvez-vous nous faire part de votre expérience ? Peut-on tout écrire dans ce pays ?

En effet, j’ai été journaliste polyvalente à Alger durant une décennie et cette période a été l’une des plus enrichissantes de ma vie. En 1986, j’ai embrassé une carrière de journaliste en langue anglaise (car je suis angliciste de formation) et française au journal « Horizons puis au début des années 90, j’ai été membre fondateur du quotidien francophone « Le Soir d’Algérie » où j’ai occupé un poste de chef de rubriques sociales, féminines et du "Club de l’Amitié", rubrique de communications, une première en Algérie à l’époque, qui remportait tous les suffrages et suscitait l’intérêt d’autres médias algériens mais aussi européens. On ne peut pas tout écrire dans ce pays. La véritable liberté de la presse n’existe pas. D’ailleurs, beaucoup de journalistes pratiquent l’auto-censure.

4- Pourquoi avoir choisi de vivre en France ?

Aussi incroyable que l’histoire puisse paraître, j’étais venue me reposer en France suite à un petit problème de santé (dérèglement de la glande thyroïde) et j’y suis restée. En effet, vu mon état et les événements de l’époque, mon médecin, Professeur en endocrinologie m’avait signé un arrêt de travail et m’avait vivement conseillé de m’éloigner le plus longtemps possible, soulignant que l’atmosphère qui régnait n’était pas du tout favorable à une guérison complète. Il est vrai que nous vivions dans le plus grand stress. C’était l’angoisse, l’horreur. J ’étais donc allée passer des vacances à Lille, à Narbonne puis à Toulouse où je me suis installée ! (Rires !) ...

5- Qu’est-ce qu’une personne déracinée selon vous ?

La véritable définition d’une personne déracinée est celle qui a quitté son pays, son milieu d’origine. Mais pour moi, une personne déracinée est quelqu’un qui ne s’intègre pas dans une société. Lorsque l’on parle de déracinement, on pense d’emblée à quelqu’un qui vit à l’étranger parce que c’est la définition de base, mais moi je pense qu’on peut tout aussi bien être déraciné dans son milieu d’origine quand on ne s’y sent pas bien et trouver ses repères ailleurs.

6- Katia Hacène en 5 dates.


Juin 1961 (date de naissance) ; juin 1980 (obtention de mon baccalauréat) ; janvier 1986 (début de ma carrière journalistique) ; mai 1995 (arrivée à Toulouse) ; mai 2005 (publication de mon deuxième livre "Soleil voilé").

Vincent Bouba, 1er septembre 2005

Nobras, Anarchiste



Un entretien à lire entre liberté, autorité, oppression et égalité.

1-Quelle était l’origine de votre arrivée en Algérie ? A quelle époque date l’installation de votre famille en Algérie ?

Mon père est né à Alger et ma mère y est arrivée à l’âge de dix ans en provenance du Pays Valencien (Espagne). Du côté de mon père au 19ème siècle et de celui de ma mère vers 1930 …
Mes parents étaient d’origine sociale modeste …

2-Quels étaient vos liens avec les Algériens lorsque vous étiez enfant puis adulte ?

Enfant et adolescent j’avais des liens amicaux, fraternels, de camaraderie avec mes copains de quartier. Il est difficile de parler des « Algériens » avant 1962 … Adulte, par la suite en France, il s’est agi plus pour moi de liens de solidarité quand la lutte aux côtés des Sans Papiers nous a fait rencontrer des hommes de cœur et d’une grande dignité.

3-Quelles ont été vos conditions de travail en Algérie ?

Je suis parti d’Algérie à l’âge de seize ans. Je n’ai pas eu à être exploité durant cette période par un patron quelque origine que ce soit. Mon père était artisan électricien et ma mère « femme au foyer » comme il est convenu de dire. Toute jeune ma mère faisait les ménages, la bonne à tout faire, dans les familles européennes au niveau socialement élevées …

4-Quelle est l’image que vous garderez toujours en mémoire au sujet de l’Algérie ?

Un pays de rêve, à la fois aride et cuisant de soleil par ailleurs baignée par une mer sans nulle autre pareille. Un pays jeune et insouscient que la connerie rassemblée des politiciens, des détenteurs de capitaux et autres « parasites » a entraîné dans des affrontements inter-communautaires sans possible retour …

5-Faîtes-moi part de vos souvenirs.

Mes souvenirs sont éparpillés ici au milieu des réponses à votre questionnaire. Pour le reste, ce qui est personnel ne représente à mon sens pas grand chose d’intéressant d’un quelconque point de vue. De plus les souvenirs ne sont pas automatiquement liés à une culture, à une terre … mais bien plus à des moments de vie, assez semblables du reste, à ceux d’autres individus nés ici ou là, au gré des circonstances.

6-L’indépendance était-elle inévitable ?

NON bien évidemment... Il s’agissait avant tout d’une indépendance d’esprit, dans la mesure où le peuple algérien dans sa totalité aurait dû réaliser la chance qui se présentait à lui : envoyer les tenants du colonialisme français (toutes tendances confondues) dos à dos et ceux d’une société algérienne basée sur l’exploitation de l’Homme par l’Homme. C’était la seule voie intelligente, cohérente, humainement et socialement généreuse. Indépendance par rapport à l’Etat français bien présent et à l’Etat algérien, en devenir et en gestation !

7-Que pensez-vous des colons français ?

Comme dans le cas de n’importe quelle autre colonie, ce sont les propres intérêts des colons qui ont joué le rôle moteur dans la colonisation. Les aspects humanitaires, le bien être social et économique des populations autochtones, le devenir des premiers occupants du pays sont autant de paramètres qui n’ont pas pesé bien lourd dans la balance quand il s’est agit d’engranger et d’amasser de vastes propriétés terriennes, etc …

8-Quels son vos sentiments à propos de l’OAS ?

Aucun sentiment particulier. La guerre d’Algérie s’est achevée par le divorce entre la métropole et sa colonie. D’un côté l’Etat français qui avait, dans un premier temps, mené une guerre ouverte au FLN et qui, au final, a fini par entériner les revendications d’indépendance.  De l’autre une population européenne qui s’est, très longtemps, contenté du status quo social et politique. Mieux même, qui s’est satisfaite du statut de seconde zone imposé aux populations d’origine algérienne … L’OAS a plus représenté, dans ce contexte, la réponse violent et désabusée d’une communauté qui s’est sentie trompée, flouée, cocufiée, qu’une possible alternative à la présence métropolitaine en Afrique du Nord. En fait, l’OAS a terminé le travail de sape commencé par les premiers colons et historiquement elle est l’indiscutable émanation du colonialisme français.

9-Que pensez-vous de De Gaulle ?

A vrai dire pas grand chose de particulier. C’est un homme d’Etat et un homme de clan. A ce titre il a usé et abusé des tics inhérents à la classe politicienne. Il a soutenu, quand il l’a jugé nécessaire, la présence française dans les colonies. Les intérêts « supérieurs » de l’Etat et ceux « privés » des capitalistes français trouvèrent en De Gaulle un défenseur acharné. Quand les intérêts économiques liés à la présence française dans les pays d’outre-mer, et notamment les retombées financières de la colonisation, commencèrent à décliner, De Gaulle joua la carte d’un recentrage franco-français, tout juste teinté d’une pointe d’européanisme…

10-Cinq mots pour définir votre Algérie.

REGRET
COLONISATION
NATIONALISME
EXPLOITATION
CHANGEMENT DE MAITRES

11-Qu’est-ce qu’une personne déracinée selon vous ?

Une personne qui n’a plus de repères culturels, sociaux, comportementaux qu’elle avait auparavant au quotidien. Une personne déracinée qui considère sa terre natale d’un point de vue « chauvin » et « nationaliste » reste déracinée car ce qui fonde ce type de déracinement c’est l’idée qu’il y eu une perte irréparable, voir le « vol » de la-dite terre... Le déracinement lié à un vide affectif et/ou culturel perd peu à peu de sa réalité, au fur et à mesure qu’un autre « affect » et qu’une autre richesse culturelle viennent remplacer « le bagage » ancien …

12-Que pensez-vous du FLN ?

La même chose que pour tout mouvement « national » de libération qui place la nécessité de la lutte d’indépendance ou de « libération nationale » sur le plan des « différences » communautaire, sur le plan de la primauté d’un nationalisme sur l’autre, sur le plan de l’affrontement entre des « valeurs » et/ou des qualités d’appartenance à un peuple par rapport à un autre etc... En réalité le FLN est le bras armé de la bourgeoisie nationale algérienne. Historiquement il va créer les conditions d’un simple changement de personnel politique. L’Etat algérien va remplacer sine die l’Etat français. Le capitalisme algérien a pris la place du capitalisme français... Les conditions sociales des couches les plus pauvres (déshéritées) du peuple algérien pendant la présence française ne se sont pas améliorées après l’arrivée du FLN au pouvoir... Le FLN est en fait l’appareil de confiscation de la révolution au seul bénéfice de la bourgeoisie et de la nomenklatura.

13-Que pensez-vous des Français de la métropole lors de la guerre d’Algérie ?

Rien de particulier. L’Algérie était une « région » trop éloignée pour que les événements préoccupent les populations de métropole. De plus, après la Seconde Guerre mondiale et la guerre d’Indochine, les affrontements franco-algériens furent vécus par les métropolitains comme une sorte d’acharnement militariste, guerrier au moment de résoudre des problèmes.

14-Faîtes-moi part de vos conditions d’arrivée en Métropole ?

Rien de particulier. Arrivée en bateau à Marseille. Voyage en train jusqu’à Paris et ensuite jusqu’à Rouen. Là, la Croix Rouge nous a accueilli et nous avons pris un taxi pour nous diriger vers une adresse où la plus âgée de mes sœurs vivaient. Elle était arrivée en France au début de l’année 1962 …

15-Lors de cette arrivée par quoi avez-vous été le plus surpris ?

L’accueil des gens en Normandie a été des plus corrects.

16-Quelles ont été vos déceptions ? Quelles étaient vos aspirations lors de cette arrivée en Métropole ?

Pas de déception particulière, car il n’y avait pas chez moi, à seize ans, d’aspiration particulière. Tout juste le climat qui me changeait radicalement de celui d’Alger …

17-Avez-vous un message à faire passer aux Algériens ?

Quel dommage que les hommes se choisissent, de manière quasi mécanique, des chefs, des meneurs, des leaders et des « représentants ». C’est somme toute une manière aisée et quelque peu « lâche » de ne pas assumer la responsabilité de la vie sociale en société. « Le manuel de la servitude volontaire » est à cet effet fort explicite ! Toutes celles et tous ceux qui peuplaient l’Algérie auraient dû s’intituler citoyens du monde et renvoyer dos à dos les politiciens Français (y compris les pieds-noirs estampillés) et les politiciens Algériens… La vie autogérée y était possible ! La vie égalitaire y était possible ! Malheureusement le sempiternel recours à l’Etat et à ses gouvernants, quelle qu’en soit l’origine, établit des rapports de dimensions dominants/dominés, des décideurs et des suivistes et bien sûr des vainqueurs et des vaincus. Aujourd’hui, la très grande majorité des Pieds noirs de l’époque e la très grande majorité des Algériens se trouvent dans une situation identique : aliénés et exploités, malgré eux le plus souvent, … Et d’un côté et de l’autre de la Méditerranée, des gouvernants qui se gavent !

18-La France (la Métropole) est-elle après toutes ces années votre pays ? Expliquez pourquoi ?

OUI ! Au même titre que toute terre est ma terre ! Je suis de nulle part et de partout à la fois. Mon pays c’est la LIBERTE étendue au monde entier. Utopie ? Certainement si la question est posée à la petite coterie qui dirige la monde et en profite. Espoir si on se réfère au plus grand nombre, spolié par les nantis de toutes origines …

19-Qu’est-ce que l’intégration selon vous ?

L’intégration est pour moi la capacité des individus à s’accepter entre eux au delà des différences qui peuvent être repérées. Hommes et Femmes, Jeunes et Adultes, Gens d’ici et Gens d’ailleurs... La question de l’égalité sociale, économique et culturelle fonde, pour moi, l’identité de l’intégration. Ce qui est légitime c’est la différence qui peut exister. En revanche, il est totalement illégitime que cette différence conduise à une situation de domination, d’aliénation, de vie au rabais !

20-Par quoi avez-vous envie de terminer votre témoignage ?

Une chose simple en vérité. J’ai assez longtemps cru que les natifs d’Algérie n’envisageaient les questions politiques qu’au travers du prisme déformant d’une « guerre perdue », d’un « pays perdu », etc... Heureusement, très nombreux sont les natifs de là-bas, qui envisagent la question sociale sous l’angle de l’Humain, de l’égalitarisme et du socialisme « libertaire ». Juste retour des choses quand on sait que le peuplement Pied noir tire son origine de l’arrivée massive de Communards, de lutteurs Italiens chassés par le fascisme, d’Espagnols qui ont dû fuir le franquisme, … Des réprouvés, des êtres humains qui n’avaient pas le profit comme moteur ou comme objectif !

Vincent Bouba, 23 août 2005

Casbah d'oubli...




En Février 1939, c’est la Retirada. Plus de 500000 républicains espagnols passent la frontière franco-espagnole au Perthus, et fuient ainsi la dictature franquiste. Ils seront alors interné dans les camps de concentration d’Argelès-sur-Mer ou Agde, stations balnéaires bien connues des banlieusards parisiens du mois d’Août ... Au même moment plus de 20000 antifranquistes embarquent à Alicante (en Espagne) pour rejoindre l’Algérie, département français à cette époque.

Miguel Martinez-Lopez témoigne de l’exil des réfugiés espagnol.

1- Cinq mots commençant par M vous définissant bien.

manifestant- matinal- mutualiste- militant- méditerranéen

2- Pouvez-vous nous donner une définition du Mouvement Libertaire Espagnol ?

Il s’agit d’un mouvement regroupant des syndicalistes révolutionnaires et des anarchistes qui luttent pour l’avénement du communisme libertaire ( une société où chaque individu prendra ses affires en main, où l’autogestion sera à la base de l’organisation sociale, à l’exclusion de tout parti politique, de toute institution étatique, où toute hiérachie verticale aura été remplacée par une strucutre horizontale fédérale ). Ce mouvement a réussi à mettre en pratique ses théories au cours de la guerre civile espanole de 1936/39, en mettant sur pied de multiples collectivités ( agricoles et industrielles ), et en faisant la preuve qu’un autre monde était possible. Cette révolution causant le plus grand tort au capitalisme et n’étant pas celle des socialistes réformistes ni autoritaires, fut écrasée naturellement dans l’uf.

3- Vous avez fui la répression de Franco pour un exil vers l’Algérie. Par quoi avez-vous été le plus surpris dès votre arrivée dans ce pays, département français à cette époque ?

Quand je suis arrivé en Algérie en mars 1939 j’étais unenfant de huit ans. Par la suite, ce qui m’a le plus surpris c’est le cloisonnement des communautés et le mépris dans lequel les autoctones étaient tenus par les "Européens", le racisme, en somme.

4- Les exilés libertaires espagnols ont-ils été très actifs dès leur arrivée en Algérie ? Ont-ils été dispersés ? Se sont-ils organisés ?

Dès leur arrivée, ils ont été dispersés dans des camps de concentration situés à la périphérie du désert. Des camps disciplinaires où ils ont été traités comme des bagnards - une main-d’¦uvre gratuite pour servir à la construction du transsaharien -. Ils ont aussitôt réorganisé leurs organisations sociales dans le but de préparer leur retour en Espagne ( un rêve qu’ils ne réaliseront pas ).

5- Miguel Martinez Lopez en 5 dates.

1931 : naissance - 1939 : exil en Algérie - 1965 : regagne la Métropole française - 1991 : retraité de l’Education Nationale - 2004 : publication de Casbah d’oubli.

6- Quels sont vos sentiments à propos de la guerre d’indépendance menée par les Algériens ?

Je regrette que le peuple n’en ai pas profité pour réaliser une révolution sociale, qu’il se soit contenté à changer de maître, à remplacer une Algérie colonisée par une Algérie algérienne.

7- Quel est le mot ou la citation qui vous hante constamment ?

" Si tu veux la paix, prépare-toi à vivre avec tout le monde " - Antonio Machado.

8- Quel serait votre projet littéraire le plus fou ?

Ecrire l’histoire de tous le réfugiés politiques espagnols de 1939 en Algérie.

9- Quel est votre peintre préféré ?

Picasso.

10- Les idées libertaires ne sont-elles selon vous qu’une utopie ?

Les idées libertaires sont tout à fait réalistes et réalisables ( on l’a vu en Espagne en 1936/39 avec les collectivités ), à condition de ne pas les étouffer dans l’¦uf, comme il a été dit plus haut.

11- Quelles sont vos drogues de prédilection ?

La poésie, la peinture, la sociologie

12- Que peut-on souhaiter à Miguel Martinez Lopez ? Un retour au pays ?

C’est fait .Je suis partout chez moi au milieu de mes semblables.

13- Qu’êtes-vous devenu en 1962 lors de l’indépendance de la colonie française ?

Je suis resté en Algérie pour servir à l’Education Nationale au titre de la coopération jus’en 1965.

14- Quelles sont vos peurs ?

Que le libéralisme finisse par détruire l’humanité et la terre qu’elle habite.

15- Par quoi souhaiteriez-vous terminer cet E-terview ?

Par un souhait : que l’intelligence de l’homme ait raison, au bout du compte, de sa stupidité, de son égoïsme mesquin, de son manque de solidarité.

- Casbah d'oubli, Editions L'Harmattan.

Vincent Bouba, 20 juin 2005

Heureux comme un poisson...



Jean Paul REGIOR est né en 1940 à Oran. Il a résidé par la suite à Misserghin, et fut enseignant en Algérie avant l’indépendance. Contrairement à un arbre déraciné que l’on replante dans un ailleurs inconnu qui continue de vivre comme auparavant, Jean Paul se définit plutôt comme un poisson dans un bocal, abreuvé de nourriture française lyophilisée, qui tourne et tourne encore, qui vit. Qui vit … Alors, heureux comme un poisson dans l’eau ?

1-Quelle était l’origine de votre arrivée en Algérie ? A quelle époque date l’installation de votre famille en Algérie ?

Je suis né en Algérie, à Oran en 1940. Mes parents et grands-parents sont nés en Algérie. Ma grand-mère paternelle est arrivée en Algérie en 1882, à l’âge de deux ans.

2- Quels étaient vos liens avec les Algériens lorsque vous étiez enfant puis adulte ?

Enfant, j’ai toujours partagé mes jeux et mes joies avec les Algériens. Dans mon village, Misserghin (département d’Oran) les deux communautés Pied noir et Algérienne étaient très liées, du moins jusqu’en 1958. Néanmoins à cette époque, j’étais enseignant dans plusieurs établissements fréquentés par de jeunes algériens et partout je dois à la vérité de dire que j’ai reçu de nombreux témoignages de respect et de reconnaissance de la part des élèves et de leurs parents.

3- Quelles ont été vos conditions de travail en Algérie ?

Conditions de travail assez précaires et quelques fois dangereuses (nombreux attentas contre les enseignants aussi bien dans les villes que dans les villages).

4- Quelle est l’image que vous garderez toujours en mémoire au sujet de l’Algérie ?

Terre de mes ancêtres, terre où je suis né, terre où repose ma mère … baignée par notre soleil.

5- Faîtes-moi part de vos souvenirs.

Je suis né en Algérie où j’ai passé les 22 premières années de ma vie. Je continue de vivre, depuis mon arrivée en Métropole, chaque jour, avec les souvenirs de là-bas ! Ces souvenirs m’appartiennent. Ils ont forgé ma personnalité. En dévoiler quelques une serait trahir une partie de ma vie.

6- L’indépendance était-elle inévitable ?

Le contexte géo-politique actuel m’oblige à répondre que l’indépendance de l’Algérie était inévitable.

7- Que pensez-vous des colons français ?

Dans mon village, les petits propriétaires terriens qu’on appelait « les colons » travaillaient autant que les quelques salariés qu’ils employaient (souvent un seul salarié) et vivaient très souvent grâce aux avances accordées par la « Maison du colon » sur les recettes à venir ! Quant aux véritables colons, je crois qu’on peut les assimiler aux grands chefs d’entreprise actuels …

8- Quels son vos sentiments à propos de l’OAS ?

L’OAS pensait pouvoir conserver notre Algérie Française tant les promesses du Général De Gaulle et du gouvernement paraissaient sincères et inébranlables. Et puis le Général a parlé d’autodétermination... Alors comme dans toutes les guerres, les moyens mis en œuvre par l’OAS pour arriver à cette fin ont dépassé les intentions premières.

9- Que pensez-vous de De Gaulle ?

D’abord considéré comme le garant de l’Algérie Française, De Gaulle a trahi sa parole. Je crois qu’il était persuadé que sa politique mènerait à l’indépendance de l’Algérie, alors même qu’il affirmait que l’Algérie resterait française. (J’étais présent lors de certains de ses discours en Algérie.)

10- Cinq mots pour définir votre Algérie.

Fraternité – Joie de vivre – Respect des valeurs – Amour de la terre – Française

11- Qu’est-ce qu’une personne déracinée selon vous ?

Contrairement à un arbre qui peut être déraciné et replanté ailleurs et continuer de vivre comme avant, sans mémoire de son ancienne terre, un être humain (moi) peut continuer à vivre mais la nostalgie de sa première terre le retient presque physiquement attaché au sol qui l’ a vu naître et grandir. Il ne reconnaît pas le soleil, l’eau, l’air de sa prime jeunesse et cependant, quelques fois, il peut s’épanouir. La nature, la vie a pris le dessus mais n’a pas effacée la nostalgie.

12- Que pensez-vous du FLN ?

Le FLN désirait l’indépendance de l’Algérie (idem que 8, et l’OAS)

13- Que pensez-vous des Français de la métropole lors de la guerre d’Algérie ?

La peur de l’inconnu, les premières victimes (jeunes du contingent) en Algérie ont poussé les Français de métropole a regarder dans la direction France-Algérie. Ils ont oublié la direction Algérie-France qu’ont emprunté nos grands parents (mon grand père est mort gazé pendant la Grande Guerre) et nos parents (mon père et ses quatre frères ont combattu en 39-45). Et puis l’arrivée en Métropole de Pieds noirs où chacun de nous a été confronté à la générosité et à l’altruisme de certains et à la mesquinerie (ou plus) de certains autres de nos concitoyens. En somme, l’Homme dans toute sa grandeur et toute sa petitesse.

14- Faîtes-moi part de vos conditions d’arrivée en Métropole ?

Elève officier à l’école militaire de Strasbourg, à mon arrivée en métropole, j’ai vécu en vase clos durant les deux premières années.

15,16- Lors de cette arrivée par quoi avez-vous été le plus surpris ? Quelles ont été vos déceptions ? Quelles étaient vos aspirations lors de cette arrivée en Métropole ?

La France était (et est toujours) ma Patrie mais ce n’était pas ma Terre. Ma plus grande déception : ne pas être reconnu comme français même par certains métropolitains qui avaient accompli leur service militaire en Algérie, dans mon village, et que nous recevions régulièrement à la maison pour le repas dominical et à chacune de nos réunions familiales (mariage, baptême, …).

17- Avez-vous un message à faire passer aux Algériens ?

J’avais 22 ans lorsque j’ai quitté l’Algérie. Quarante deux ans plus tard, mes souvenirs n’ont plus la même saveur. Seule me reste la nostalgie d’un passé toujours présent. N’oubliez pas !

18,19- La France (la Métropole) est-elle après toutes ces années votre pays ? Expliquez pourquoi ? Qu’est-ce que l’intégration selon vous ?

La France a toujours été ma patrie et est devenue mon pays dès que l’avion qui me ramenait d’Algérie s’est posé à Marseille. Voilà ce que j’en pense aujourd’hui, à 64 ans, après avoir passé 42 ans en métropole. Il y a eu progressivement osmose entre ma patrie et mon pays. Si l’intégration répond à ce critère, alors j’ai été intégré. Si l’intégration est de « faire entrer dans un ensemble, dans un groupe », je n’ai jamais été intégré car étant français à part entière, je faisais de facto partie du groupe des français (comme les Corses, les Alsaciens ou les Bretons).

20- Par quoi avez-vous envie de terminer votre témoignage ?

Un vieux pied noir répondait ceci à ceux qui lui demandaient comment il vivait en France depuis son retour d’Algérie : « Je suis comme ce poisson de rivière que vous voyez dans ce bocal. Chaque jour, il reçoit sa nourriture lyophilisée et à longueur de journée il tourne en rond dans ce bocal. En somme, il vit... Par contre, s’il pouvait rejoindre sa rivière, il mangerait peut-être des petits cailloux, à défaut de nourriture lyophilisée, mais il sauterait de joie à longueur de journée.
En somme, il vivrait heureux …

Vincent Bouba, 22 avril 2005


De Gaulle massacra les Harkis


« Avis à la population : demande à haut-commissaire de rappeler que toute initiative individuelle tendant à installation métropole Français musulmans est strictement interdite ». Ces quelques mots appartiennent à ce cher Louis Joxe, ministre des Affaires algériennes lors des événements d’Algérie.

La France, patrie des droits de l’homme et pays des Lumières est alors dirigée par quelques personnes bienveillantes du sort de la population française présente depuis 1830 en Algérie. Alors que De Gaulle et ses acolytes discutent du sort des pieds noirs, envisageant même un exil vers l’Amérique du Sud ou la Nouvelle Calédonie de cette population trop encombrante pour le devenir du magnifique général, les harkis, quant à eux, ne bénéficient pas d’un aller gratuit vers des tropiques, mais tout simplement d’un abandon pur et simple de la part d’un pays pour lequel ils se sont voués corps et âme. La généreuse nation française leur propose son plus beau cercueil en guise de récompense de leur engagement. « Les harkis... ce magma qui n’a servi à rien et dont il faut se débarrasser sans délai », lance le Résistant De Gaulle, sans aucun scrupule... La France et ses politiques avaient connaissance des massacres de harkis, musulmans engagés dans l’armée française, en Algérie et elle a laissé faire. C’est ça la France.

« Moze » est l’un d’entre eux. Un homme tué par la France. Un crime d’Etat. Un homme déchiré, sans patrie, un traître. Moze était son père, un père vivant, mais bel et bien mort. Tout au long de son livre, Zahia Rahmani, la fille de harki née en Algérie durant l’année 62, nous plonge dans l’existence d’un homme sacrifié par la France, un « mort obligé ». Par une écriture nette, précise, et concise, l’auteur nous fait part d’une vérité que l’on n’ose à peine croire. La lecture des quelques 188 pages nous emplit de douleur, de déchirures et de doutes. Arrivé en France en 1967, après avoir échappé aux massacres de harkis en Algérie, Moze n’est plus rien. « Français depuis 1900, mais on vous laisse, on n’en veut plus ». Moze n’a plus d’identité. Il n’est plus français, et il est étranger à la nation algérienne. Il n’est et ne sera plus rien durant toute sa vie.

Oppressant, angoissant, déchirant, « Moze » est Le récit à mettre entre toutes les mains afin que l’histoire qu’a connu et qu’a subit le peuple harki soit mise au grand jour et ne soit pas mis au placard comme ils ont été parqués dans les camps lors de leur rapatriement en France.

- Georges-Marc Benamou « Un mensonge français. Retour sur la guerre d’Algérie », éditions Robert Laffont

- Zahia Rahmani « Moze », ed Sabine Wespieser Editeur, 188 pages

Vincent Bouba, 29 décembre 2005

Erica Fraters - Réfractaires à la Guerre d’Algérie (1959-1963)



Un travail de mémoire

La loi du 23 février 2005, rappelons-le, dans son article 1, exprime reconnaissance de la nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés : «la nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l’œuvre accomplie par la France dans les anciens départements français d’Algérie, du Maroc, de la Tunisie et de l’Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française.»

Cette loi a provoqué une onde de choc auprès des historiens , intellectuels, chercheurs et autres personnalités du monde politique qu’ils soient algériens ou français, et ce, même après l’intervention du président de la République française M.Jacques Chirac proposant à l’Assemblée nationale la réécriture de cette loi notamment son article 4 stipulant que « Les programmes scolaires reconnaissent le rôle positif de la colonisation .» A ce sujet, le président français a souligné il y a deux semaines, par rapport aux relations algéro-française, détériorées suite à ladite loi l’importance d’une « relation nouvelle, confiante et durable, qui est dans l’intérêt de tous ».

«Le passé n’est passé que lorsque l’ont peut s’en passer » dit l’adage. En effet et coïncidence sur coïncidence Erica Fraters a édité son livre sous forme de témoignage en étroite collaboration avec l’ ACNV, Action civique non violente. Livre intitulé, « Réfractaires à la guerre d’Algérie, 1959-1963» et sorti au mois de décembre de l’année dernière chez Syllepse.

Après avoir été sur les étalages de la Librairie libertaire à Paris il est distribué dans toutes les librairies de France,depuis le mois de janvier , justement pour dire non à cette loi et « réécrire » à sa façon l’histoire de la guerre d’Algérie qu’elle a vécu en direct.

Mais qui est Erica Fraters ?

En fait c’est un nom qui n’existe pas ! Oui chères lectrices et lecteurs il s’agit tout simplement de l’anagramme du mot réfractaires qui englobe toutes ces femmes avec un grand F et tous ces hommes avec un grand H qui ont décidé de témoigner en faveur de l’histoire de la guerre d’Algérie. Il s’agit là d’une œuvre de mémoire. Les Georges Abadia, Cécile Baudonnel, Amégninore, Josette et Yvon Bel, Anita et André Bernard, Pierre Boisgontier, Nadia pour les uns ou Nicole Cheyrouze pour les autres qui n’est autre que la veuve du moudjahid Hocine Cheyrouze, décédé le 18 juillet 2004 à Alger (lire notre édition du 18 juillet 2005 en page Evocation), Geneviève Coudrais, Philippe Delord et tant d’autres qui ont toujours dit non à la colonisation « positive», et ce, depuis le déclenchement de la guerre de libération nationale qui l’ont d’ailleurs soutenue jusqu’au bout et sont restés debout avec un courage étonnant jusqu'à l’indépendance .

Tous ceux-là, ont pris la décision de témoigner par écrit, en juin 2003, lors d’une rencontre sur le Causse Noir face au Larzac, prés de Millau. Soit avant même la promulgation par l’Assemblée nationale de la loi du 23 février 2005 Quarante ans, donc, après la fin de la guerre d’Algérie, un groupe d’anciens réfractaires, et solidaires, à la guerre d’Algérie décident de témoigner. Avoir envie de se rencontrer, pour se raconter, tant d’années après, était parfaitement déraisonnable. Déraisonnables, ils avaient déjà montré qu’ils pouvaient l’être. Leur livre-témoignage nous apprend également comment ils ont décidé ensemble de dire non et d’attiser une conscience, si actuelle, de la désobéissance civile comme forme incontournable de toute civilisation humaine…

L’avocat Jean-Jacques de Felice qui a préfacé cette œuvre ô combien courageuse signe : "Honneur à vous, les insoumis, les déserteurs,les objecteurs, les réfractaires qui avez eu le courage de résister ,de dire non, à la pacification, à la torture, aux répressions, aux camps d’internement, le courage de désobéir aux ordres, à la loi même, aux violations des Droits de l’homme, droits individuels et collectifs, droit à l’autodétermination et à l’indépendance du peuple algérien... Vous étiez et vous restez modestes, vous faisiez ce que vous dictait votre conscience, et vos refus étaient multiples, variés, personnels; ils étaient riches de leur diversité..."

Il convient de signaler que la postface de cette œuvre est signée par la sociologue Djaouida Sehili. Nadia Cheyrouze qui a témoigné en compagnie de son mari Henri, dit Hocine, dans ce livre et lors d’un entretien téléphonique nous dira : «Cet ouvrage se veut un travail de mémoire afin que nul n’oublie.» Comme un seul homme est, par ailleurs, le titre d’un film sur les réfractaires à la guerre d’Algérie qui sera réalisé prochainement par François Chouquet, on peut également avoir accès a toutes les informations sur le site des réfractaires à la guerre d’Algérie : www.refractairesnonviolentsalgerie1959a63. Le vendredi 13 janvier 2006 à Paris, plus précisément aux salons Vianney, dans le 12e arrondissement, a eu lieu une cérémonie solennelle en hommage aux compagnons de lutte français qui ont été décorés par les autorités diplomatiques et consulaires algériennes, pour l’aide active et effective qu’ils nous ont apportée pendant la guerre de libération nationale.

Parmi les médaillés figuraient Roland Dumas ancien ministre des Affaires étrangères et président honoraire du Conseil constitutionnel français, maître Jacques Verges, cheville ouvrière du collectif des avocats du FLN, Anne-Marie Parodie décorée sur son lit d’hôpital ainsi que Peju Marcel et d’autres, à titre posthume. Et les réfractaires à la guerre d’Algérie pourquoi n’ont-ils pas été conviés à cette cérémonie ? Peu importe, une chose est sûre, il s’agit là d’un livre qu’il faut absolument lire, ne serait-ce que pour avoir une idée sur cette fameuse loi du 23 février 2005.

De Paris, Hadj Hamiani, la Nouvelle République

Paco, 24 février 2006